Simone Weil, une pensée de l'art

Jean-Marc Ghitti, professeur de philosophie et auteur d’un essai sur « Présence au Puy de Simone Weil » intervenait lors de notre causerie annuelle sur le thème « Simone Weil, une pensée de l’art » le jeudi 24 avril. D’emblée le conférencier précisait « il faut dire tout de suite que l’art n’est pas le seul accès à la beauté, selon Simone Weil. La beauté de la nature est encore plus forte, plus saisissante ».

D’abord, il faut noter que Simone Weil ne semble pas sensible à l’art de son temps. Lorsqu’elle arrive au Puy-en-Velay, le jeune professeur de philosophie est loin du milieu surréaliste. C’est dans son premier cahier, celui de 1933-1935, c’est-à-dire un peu plus tard, qu’on trouvera sous sa plume une condamnation explicite de ce mouvement. Elle y stigmatise « une apologie de l’intempérance (surréalisme), donc, en définitive, de la folie… ». La jeune philosophe du Puy est déjà dans une attitude qui consiste à se défier de ce qui peut conduire à l’informe, notamment dans l’art.

Mais ce qui l’intéresse, bien plus que ces considérations, ce sont les sciences. Surtout les mathématiques. Pour Simone Weil, l’esthétique pythagoricienne est reprise et mise en oeuvre par l’art roman. C’est sans doute en songeant à l’inspiration pythagoricienne que Simone Weil lie intimement cette architecture au chant grégorien dont elle remarque combien il retient sans cesse l’élan vocal, le rabaisse dès qu’il commence à s’élever trop haut et finalement maintient le chant dans l’humilité qui, plus qu’un style, est une vertu. Lorsqu’il s’agit de la poésie

romane, c’est-à-dire celle des troubadours, elle l’évoque non seulement par rapport à la poésie grecque, mais en en dégageant étrangement une atmosphère franciscaine, si bien qu’on peut se demander si ce n’est pas en Italie, lors de son séjour à Assise, en 1937, qu’elle a été touchée par l’inspiration occitane. En tout cas, ce qu’elle loue en cette poésie, c’est un art de tenir ensemble les sentiments contraires.

Est-ce que Simone Weil ne cherche dans l’art que cet équilibre ? N’était-elle pas touchée aussi dans sa sensibilité plus profonde ? En voyage au Portugal, elle évoque les cantiques qui montent de l’assemblée de ces femmes portugaises, le jour de la fête patronale. De ces chants qui devaient relever du fado, Simone Weil dit : « Je n’ai jamais rien entendu de si poignant, sinon le chant des haleurs de la Volga ». Elle a toujours été sensible aux chansons et elle recopie celles qui la frappent le plus. Le chant est le moyen de cette communion entre les malheureux. Le peuple, qui porte en lui un fond de souffrance constitutif, tire de là ses chants.

Déjà, à Saint-Etienne, dans le milieu ouvrier qu’elle fréquente autour de la bourse du travail où elle donne des cours, elle consigne les chansons populaires qu’on lui fait découvrir. Plus tard, quand l’Espagne entrera dans sa vie par la tragédie de la guerre, elle recopiera les coplas du répertoire flamenco des Espagnols. Et puis, avant même de se retrouver à New-York, de découvrir Harlem et la religion baptiste, elle relève sur son cahier des textes de négro spirituals. Le point commun de tous ces chants, c’est bien sûr qu’ils expriment ce fond de souffrance avec lequel elle veut coïncider. Mais ils sont également l’expression d’un amour pour la patrie. Si l’on regarde les chansons françaises qu’on a retrouvées sur un cahier de Simone Weil, ce sont des chansons de marins qui quittent la terre, ou des chansons de soldats qui quittent leur mère pour aller à la guerre, ou encore des chansons de bagnards (chant de Biribi) qui ont la nostalgie de leur pays. Autrement dit, ce qui semble émouvoir si fort Simone Weil, au point qu’elle recopie toutes ces paroles, c’est l’attachement de l’homme à sa patrie, qui n’apparaît jamais tant que quand la patrie manque.

Pour Simone Weil, la poésie traverse et soutient toute la culture : on la trouve dans le génie folklorique des peuples (chants et contes), dans le théâtre depuis les tragédies grecques, dans la mystique (Saint François d’Assise, Sainte Thérèse et Saint Jean de la Croix sont des poètes de premier plan), dans la philosophie aussi. Et chaque fois que Simone Weil lit l’une de ces oeuvres produites par l’inspiration poétique, elle y cherche une vérité spirituelle profonde. Par exemple, elle aborde le conte des six cygnes de Grimm avec cette question : « Qui sait si de nos mythes aussi il n’y aurait pas des idées à tirer ? ». C’est que pour elle, que ce soit en science, en philosophie, en mystique ou en poésie, toute inspiration est révélation d’une vérité.

Portrait de Jean de la Croix du

xvii siècle, par un anonyme

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