Le christianisme de Simone Weil

par Serge Monnier, professeur agrégé de philosophie (ER) La causerie annuelle des Anciennes et Anciens du lycée Simone Weil, était proposée lundi 9 mars 2015 à 18h15 au lycée Simone Weil.

Inexistant au départ, l'intérêt croissant de Simone Weil pour la dimension religieuse de la vie humaine l’a conduite à connaître une véritable expérience mystique, au point de déclarer : « le Christ lui-même est descendu et m’a prise ». Une telle rencontre échappe à toute formulation, puisque l'expérience mystique demeure unique, propre à une personne singulière ; elle reste d'une certaine façon ineffable et par conséquent incontestable, irréfutable. Mais les réflexions que Simone Weil couchait dans ses carnets ont de

plus en plus pris pour objet les grandes affirmations de la doctrine chrétienne : la Trinité, la création, l'incarnation et la passion, l'Eglise et les fins dernières. Les prises de position de Simone Weil sur ces différents articles de foi s'accordent plus ou moins bien avec l'enseignement officiel de la théologie chrétienne. Aussi l'on peut dire que Simone Weil ne s'est jamais convertie au christianisme, elle n'a d'ailleurs jamais demandé le baptême, mais qu'elle s’est appropriée le christianisme d’une manière très personnelle.

Elle s'est efforcée de concevoir le mystère de la Trinité sans utiliser les grandes synthèses de Saint Augustin ou de Saint Thomas d'Aquin, mais en se tournant vers la tradition pythagoricienne pour affirmer que « la Trinité est l'amitié par excellence » et qu'il faut l'entendre comme une « égalité faite d'harmonie ». Cette conception de l'amitié comme égalisation et unification de termes inégaux conduit à faire de la distance et de la séparation une condition fondamentale de l'amitié puisque celle-ci est harmonie et que « la plus belle harmonie (réside dans un) maximum de séparation et d'unité ». Aussi entre Dieu et Dieu, entre le Père et le Fils, l'amitié n'est pas d’emblée à son maximum, puisque l'harmonie n'est pas la plus belle possible, aussi longtemps qu'entre le Père et le Fils n'aura pas été établi un maximum de séparation : l'amour constitutif de Dieu en Dieu et par rapport à Dieu lui-même ne trouve son complet achèvement que dans la passion et dans la mort sur la croix, avec le cri du malheur extrême : « Pourquoi m'as-tu abandonné ? ».

Aussi Simone Weil reprend souvent la séquence : Trinité, création, incarnation, passion. C'est la clé de sa pensée religieuse et de sa mystique de la Croix. C'est aussi la clé de la fascination qu'exerce sur elle l'eucharistie, avec la présence réelle : elle y voit une continuation de la passion, un prolongement de la kénose divine.

Le pourquoi de la création, de l'incarnation et de la passion, ce n'est pas l'existence humaine et le salut des hommes, c'est l'accomplissement de l'amour de Dieu en Dieu grâce à un éloignement maximum. Pour les plus grands théologiens au contraire, il n'y a pas de distance ou d'inégalité à combler, ni à creuser en Dieu pour que Dieu soit parfaitement Dieu, et que Dieu soit véritablement amour.

 

Pour Simone Weil la création ne doit pas être conçue comme l'expansion d'une plénitude de richesse d'être mais plutôt, de la part de Dieu, comme un renoncement, une sorte de retrait, pour permettre à la créature d'exister : par la création Dieu se nie lui-même, il se vide de sa divinité. Mais si Dieu s'abaisse ainsi pour que la créature puisse accéder à l'existence, c'est pour que à son exemple la créature renonce elle-même à être quelque chose, elle doit « se décréer », et tous ses efforts doivent avoir pour but de devenir rien.

 

Pour nous y aider Dieu lui-même nous plonge dans le malheur qui ne se confond pas avec la souffrance ou la douleur, mais qui, plus profondément, implique une désespérance née du mépris, du dégoût, de la répulsion de soi-même, l'homme éprouvant une « pulvérisation de l'âme ». Simone Weil déclare même que le malheur est une « merveille de la technique divine pour percer une âme en son centre : il est le signe le plus sûr que Dieu veut être aimé de nous, c'est le témoignage le plus précieux de sa tendresse ». La mort du Christ en croix a constitué le summum de l'éloignement entre le Père et le Fils : la séparation maxima qui seule permet à l'amour qui rassemble et égalise de se réaliser. Et Simone Weil conçoit le rôle du travail à partir de sa parenté avec la croix : le travail et la mort, si l'homme les subit en consentant à les subir, constituent un transport dans le bien suprême de l'obéissance à Dieu…

Le travail physique est une mort quotidienne. C'est dans cet esprit qu'elle rédige les dernières lignes de son dernier livre : « il est facile de définir la place que doit occuper le travail physique dans une vie sociale bien ordonnée. Il doit en être le centre spirituel » (L’enracinement).

Mais Simone Weil, précisément parce qu'elle demande de vivre une mort quotidienne, ne se préoccupe pas de ce qui peut advenir après la mort de chacun de nous. Il ne convient pas selon elle d'attendre une consolation, une revanche ou une victoire individuelle.

Mais l'union à Dieu doit plutôt être conçue comme un « évanouissement en Dieu » ou encore comme une « identification

totale à Dieu ». Peu préoccupée par Le christianisme de Simone Weil par Serge Monnier, professeur agrégé de philosophie (ER)

La causerie annuelle des Anciennes et Anciens du lycée Simone Weil, était proposée lundi 9 mars 2015 à 18h15 au lycée Simone Weil. Peu préoccupée par l'idée d'un prolongement de l'existence personnelle au-delà de la mort, Simone Weil n'attache pas non plus d'importance au sentiment de solidarité qui peut rattacher l'individu à un tout social dont il est d'emblée un membre à part entière : «rien n'est plus contraire à l'amitié que la solidarité,

qu'il s'agisse d'une solidarité causée par la camaraderie, par la sympathie personnelle ou par l'appartenance à un même milieu social, à une même conviction politique, à une même nation, à une même confession religieuse. »

Simone Weil considérait qu’ Israël, l'empire romain, l'Eglise catholique formaient des touts au sein desquels le « nous » entretenait un sentiment collectif, comme une fausse amitié, sans harmonie : « il

ne faut pas être moi, mais il faut encore moins être nous», disait-elle.. Simone Weil a toujours refusé d'adhérer par la foi à la totalité de la doctrine catholique. Elle a toujours voulu garder la liberté de récuser ce qui dans la formulation du mystère chrétien n'obtenait pas l'approbation de son entendement personnel.

Certains pensent que l'expérience mystique de Simone Weil permet de la rapprocher de ce qu'a connu et enseigné Saint Jean de la Croix, qui soulignait qu'il ne faut pas fébrilement chercher Dieu, mais qu'il faut seulement ne pas agir, ni avec son imagination ni avec son entendement, mais savoir attendre, dans une amoureuse attention, et que Dieu ne manquera pas de venir. Pourtant Simone Weil se distingue nettement de Jean de la Croix dans sa réserve envers l'enseignement de l'Eglise qu'elle estime devoir passer au crible de sa critique rationnelle, alors que Jean de la Croix dans « la nuit de l'esprit », se cramponne indéfectiblement au Christ de l'évangile et à tout l'enseignement de l'Eglise, rappelant même fréquemment que le chrétien doit faire confiance à ce que lui dit son directeur spirituel. Pour apprécier la façon dont Simone Weil s’approprie le christianisme, il n’est pas inutile de relire ce qu'écrivait le père de Lubac : « Il n'y a pas de « christianisme privé », et pour accepter l'Eglise, il faut la prendre telle qu'elle est, dans sa réalité humaine quotidienne aussi bien que dans son identité éternelle et divine, car en droit comme en fait la dissociation est impossible. Pour aimer l'Eglise, il faut, toute répugnance vaincue, l’aimer dans sa tradition massive et s'enfoncer, si l'on peut dire, dans sa vie massive, comme le grain s'enfonce dans la terre. Il faut pareillement renoncer au poison subtil des mystiques et des philosophies religieuses qui voudraient

tenir lieu de sa foi, ou qui s'offriraient à la transposer. (…) Il faut sans réticence, être de « la plèbe de Dieu ». Autrement dit, la nécessité d'être humble pour adhérer à Jésus-Christ entraîne la nécessité d'être humble pour le chercher dans son Eglise et de joindre à la soumission de l'intelligence « l'amour de la fraternité ». Cette participation aimante à la vie de l’Eglise, Simone Weil ne l’a, semble-t-il, jamais recherchée

Ce qui nous conduit, pour conclure, à reprendre deux formules de Marie-Madeleine Davy : « Il était impossible d'appliquer à Simone Weil la moindre étiquette. Cette femme passionnée était inclassable. (…) Simone avait des jugements péremptoires un peu sur tout, en particulier concernant les questions religieuses et sociales, mais, en tout état de cause et quels que soient ses qualités et défauts, l'essentiel est de ne pas en faire une femme d'Eglise ».

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